Combien gagne un scénariste en France?

10 000 euros nets par an en moyenne

C'est une moyenne.

Dans les faits, la grande majorité des jeunes entrants gagne beaucoup moins : 87,6 % des scénaristes déclarent entre 0 et 10 000 euros par an

À l’inverse, une infime minorité gagne beaucoup, beaucoup plus, ce qui tire mécaniquement la moyenne vers le haut : 1,2 % des scénaristes gagnent plus de 100 000 euros par an. Ce sont toujours les mêmes noms, très identifiés dans le milieu. Quelques exemples de grosses rémunérations de scénarios ici). 

Ce chiffre de 10 000 euros annuels est une estimation construite à partir de données partielles qui circulent dans le secteur. La réponse la plus honnête est en réalité la suivante : on ne sait pas exactement. On ne sait pas, parce qu’aucune étude n’a jamais été en mesure de recenser précisément le nombre de scénaristes actifs. Il n’existe pas d’organisation unique regroupant l’ensemble des scénaristes. Les chiffres de la SACD, par exemple, concernent tous les ayants droit percevant des droits d’auteur, ce qui inclut les auteurs de théâtre, les compositeurs et les auteurs... décédés !

                          

Un ordre de grandeur plus fiable : environ 2 000 scénaristes actifs

On dispose toutefois de données un peu plus solides grâce aux rapports de l’Observatoire des revenus et de l’activité des artistes-auteurs, piloté par le DEPS (Département des études, de la prospective et des statistiques) du ministère de la Culture. L’intérêt de ces rapports est qu’ils croisent l’ensemble des sources disponibles et proposent une vision consolidée du secteur.

Ce que montrent clairement ces données, c’est que le chiffre d’environ 2 000 scénaristes actifs en France est relativement stable sur les dernières années. L’augmentation apparente observée depuis 2019 est en grande partie artificielle : elle s’explique par une meilleure identification des artistes-auteurs, notamment depuis le transfert de leur gestion à l’URSSAF. On compte mieux, mais on n’est pas soudainement devenus plus nombreux.

Cette stabilité est cohérente avec un autre indicateur clé : le volume annuel de fiction produite en France, tous formats et diffuseurs confondus, qui reste globalement stable, autour de 1 000 heures par an. Le système semble avoir trouvé un point d’équilibre : il faut environ 2 000 scénaristes pour écrire environ 1 000 heures de fiction, en tenant compte de la réserve de main-d’œuvre, des auteurs en développement, et de ceux qui alternent périodes d’activité et périodes creuses.

Qui peut réellement vivre du métier ?

Lorsqu’on affine ces données en intégrant le coût de la vie et les revenus moyens en France, le constat devient plus rude. En théorie, environ la moitié des scénaristes (soit 1 000 personnes) pourraient vivre de leur métier s’ils n’habitaient pas à Paris. En pratique, comme la quasi-totalité des scénaristes est concentrée en région parisienne ou dans de grands centres urbains, ce chiffre se réduit fortement : on est plutôt entre 500 et 700 scénaristes capables de vivre réellement de l’écriture.

Si l’on ajoute à cela une répartition des revenus extrêmement inégalitaire — 10 % des scénaristes concentrent environ 60 % des revenus — on arrive à l’ordre de grandeur suivant:

  • Environ 2 000 scénaristes en France

  • Environ 200 en vivent extrêmement bien

  • Entre 300 et 500 en vivent correctement

  • Entre 1 000 et 1 300 sont en difficulté économique permanente

Les scénaristes de cinéma

Pour espérer gagner sa vie en écrivant pour le cinéma, il faut multiplier les projets en développement. Il en faut au minimum deux par an pour atteindre l’équivalent d’un SMIC net mensuel. Signer un nouveau développement tous les six mois quand on démarre n’est tout simplement pas une réalité pour l’immense majorité des jeunes scénaristes. Les débuts sont donc presque toujours très difficiles. Seuls les plus motivés tiennent.

À titre personnel, j’ai aujourd’hui une dizaine de projets en écriture, cinéma ou télévision, à des stades très différents.

On commence à gagner un peu plus lorsqu’un film passe en production (une échéance à négocier avec le producteur : engagement des principaux chefs de poste, directeur de production, chef opérateur, chef décorateur... et bien sûr cela n'a lieu que si le producteur respecte le contrat. Dans les faits c'est loin d'être toujours le cas. Il faut souvent relancer de nombreuses fois les producteurs). Au cinéma, 30 % du paiement du scénario n’intervient qu’à ce moment-là (voir le graphique plus bas).

Mais cette mise en production n’arrive en moyenne qu’une fois sur trois. Le chiffre de l’UPC, recoupé par les lecteurs de chaînes et studios, est clair : 32 % des scénarios de cinéma lus sur le marché sont tournés.

Le SCA (association regroupant des scénaristes de cinéma d'auteur) avance un chiffre plus élevé : 51 % des projets développés par leurs adhérents se tournent. Cela s'explique par leur positionnement au coeur de l'écosystème institutionnel, leurs projets étant très soutenus par les aides du CNC. Mais cela ne représente pas l'ensemble du système.

Dans tous les cas, les mises en production se concentrent majoritairement sur les projets des quelques scénaristes qui enchaînent les commandes. C’est la fameuse loi de Pareto : 20 % des causes produisent 80 % des effets.

Et ailleurs en Europe, c’est pire

Selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel, entre 2015 et 2023, 46 % des scénaristes de cinéma européens n’ont écrit qu’un seul long métrage en neuf ans. À titre de comparaison, un scénariste de télévision écrit en moyenne 14 épisodes sur la même période. Étude complète ici.

               

Bref, démarrer comme scénariste de cinéma est un véritable parcours du combattant. Avant de percer, il faut presque toujours compléter ses revenus par d’autres activités : un poste dans une société de production, des cours, un travail de lecteur de scénario pour une chaîne ou un studio. J’ai commencé comme ça. J’ai lu et analysé plus de 1500 scénarios à mes débuts, pour Studiocanal notamment. Aujourd’hui encore, j’enseigne à l’Université, je donne des cours à l'école de journalisme W, je suis consultant sur des scénarios d'autres auteurs et j’accompagne les apprentis scénaristes à la Cité Européenne des Scénaristes

L’autre solution, on la connaît : hériter... Et oui, un appartement à Paris aide énormément. Un réseau familial ou social dans le milieu aussi. Peu de scénaristes installés l’avouent, mais beaucoup démarrent avec un capital initial important — financier ou culturel — qui facilite grandement les premières années. Oui, le cinéma est un milieu profondément inégalitaire. Changer cette situation est l’un des combats du Syndicat des Scénaristes (SDS), mais le secteur a beaucoup de mal à évoluer car les bénéficiaires du système protègent bec et ongles leur position.

En attendant, pour les autres : Il ne faut rien lâcher

Il faut y croireTravailler dur. Être patient. Trouver du sens et de la joie dans le labeur. Tenir !

En télévision

On gagne généralement mieux sa vie qu'au cinéma, même si le coût d'entrée reste élevé. Pour les projets de séries, on a accès à des aides spécifiques du CNC sans réalisateur attaché. Différent du cinéma où, sans metteur en scène associé à l'écriture du scénario, il est extrêmement difficile d'obtenir des aides institutionnelles. Voir ce témoignage de l'excellente Sabrina B. Karine ici.

Autre différence entre le ciné et la TV : les droits de diffusion. Si un film est diffusé sur le petit écran (ce qui est de plus en plus rare), on touche de l'argent. Mais au cinéma, on en touche moins.

Sur 100 % de droits de diffusion, au cinéma, seuls 60 % vont au scénario, 40% étant automatiquement attribués à la réalisation. Comme 95% des scénarios sont co-signés par les metteurs en scène, qu'ils écrivent ou non (certains modifient simplement à la marge mais exigent d'être crédités co-auteur du scénario en arguant du fait que le film se monte grâce à eux), la partie restante pour le scénariste est réduite à peau de chagrin.

Par comparaison, sur les séries et unitaires TV90 % des droits de diff sont réservés au scénario, 10% vont à la réalisation. Les réals ne co-signent que rarement les scénarios à la TV. Les scénaristes gagnent donc mieux leur vie. 

Concernant ces fameux droits de diffusion gérés par la SACD : 2200 auteurs de la SACD touchent plus de 10.000 euros par an (une majorité de scénaristes TV). Et 500 récupèrent plus de 50.000 euros par an. Ces droits de diffusion représentent donc une source de revenus conséquente pour les scénaristes de télévision une fois lancés.

 

D'autres chiffres intéressants dans ce rapport CNC-SACD (ne prenant en compte que des projets ayant reçu l'agrément de production, c'est à dire tournés, soit 1/3 des scénarios du marché. En France, la SACD se concentre sur la partie aval du métier. Les centaines de scénaristes non diffusés ne sont pas pris en compte dans leurs rapports, et c'est bien dommage). 

Regardez la hauteur des graphiques pour les phases "synopsis, traitement et séquencier", la partie la plus difficile et longue de la création, là où le scénariste a le plus besoin d'argent donc.....


Pour approfondir la question de la rémunération des scénaristes, je vous conseille fortement d'écouter cet excellent numéro du podcast de La Cité Européenne des Scénaristes. Vous y apprendrez entre autres que :
. France = priorité à l'aval : la culture du droit d'auteur en France est historiquement axée sur l'aval, c'est-à-dire l'exploitation et les recettes de l'œuvre, le Code de la propriété intellectuelle ne disant rien sur l'amont, le travail. Ce système fait que la phase amont est spéculative et risquée, forçant les auteurs à prendre sur eux une grande partie du risque sans garantie de partager la valeur.
Le temps de travail n'existe pas : En France, on ne rémunère pas le temps de travail, on achète un objet (le scénario). L’argent reçu pendant l’écriture est une avance (une dette) que l'œuvre doit rembourser avant que vous ne touchiez un centime de plus.
Le succès est rarement payant : Si le droit d'auteur promet un intéressement aux recettes, la réalité est brutale. 50% des auteurs n’ont touché aucune rémunération proportionnelle en 2022. Certains reçoivent des décomptes de 30€ pour des séries vendues à l'international.
. Le scénariste est un "fantôme" social : Contrairement aux techniciens ou réalisateurs, le scénariste n'est ni salarié, ni intermittent. Résultat ? Pas de droit de grève, pas de convention collective et une protection sociale très complexe à actionner.







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